vendredi 29 juillet 2011

L'album

Elle en avait rêvé, elle avait même préparé un album recensant les tissus, les modèles de robes et de costumes, la décoration, les compositions florales, la musique, le menu, les invités, le thème, le nom des tables, la forme des dragées… Elle avait vraiment tout imaginé, pensé et espéré : un homme grand, fort, beau et financièrement aisé. Un mariage parfait animé par sa famille et ses amis poches. Elle en avait rêvé et s’en était fait un but à atteindre coûte que coûte.

Elle se retrouvait en ce 10 juin 2000 dans le salon d’attente de l’hôtel de ville. Dans quelques minutes elle allait épouser Lucas, la copie conforme de ses attentes : grand, fort, beau et financièrement aisé. Ils s’étaient rencontrés comme prévu au cours d’un cocktail professionnel. Elle avait tout de suite porté son choix sur lui et n’avait eu aucune difficulté à le séduire et à l’amener à faire sa demande. Naomi avait souri ; elle n’était pas étonnée ; elle s’y attendait et l’avait prévu. Le meilleur ami de Lucas avait été tout aussi facile à manipuler : de suggestions en demandes, il avait exactement comment Naomi voulait que la demande se fasse : un dîner en tête à tête à la maison, un genou posé à terre, un solitaire serti d’un diamant clair. Lucas avait suivi les consignes.

Les familles s’étaient ensuite rencontrées et l’organisation du mariage avait débuté : faste et luxe. Les parents du marié prenaient absolument tout en charge : du dîner de fiançailles à l’Ivoire Golf Club au déjeuner dominical sur l’île Boulay. Naomi réalisait son rêve. Tout se passait comme prévu. Elle avait commandé sa robe chez un grand couturier parisien et avait passé quelques jours dans la plus belle ville du monde avec des copines restées vivre en France. Les ‘célibataires’ se retrouvaient toutes ensemble comme au bon vieux temps. Abandonnant maris et enfants le temps d’un week-end prolongé à Ibiza. Comme au bon vieux temps.

Lucas resté à Abidjan en profita pour organiser son enterrement de vie de garçon. Ses amis avaient été surpris par ce mariage rapide. Lucas le jeune tombeur, se mariant avant sa 30ème année ; la nouvelle avait intrigué le cercle masculin. Mais quoi donc lui était tombé sur la tête ?  Lucas souriait et repensait à la rencontre de sa vie. Un 6 janvier 2000, cocktail ennuyeux mais libérateur après le stress du coup d’état le mois qui avait précédé. Lucas avait failli perdre la vie en ce 24 décembre 1999. La maison de ses parents, dignitaires de l’ancien régime avait essuyé des tirs puis avait été encerclée par des hommes en tenues militaires. Ils avaient exécuté les militaires assurant la sécurité de la résidence puis avaient menacé d’en faire de même pour les civils masculins. Lucas ne voulait pas transiger et les avaient défiés d’exécuter leurs menaces ; mettant sa tempe sur l’arme du chef des hommes. Son père avait accouru et avait négocié leurs vies contres un sac de bijoux de valeur et des liasses de billets. Lucas avait compris ce jour que rien ne le retenait à cette terre et il devait changer cela. Une femme, des enfants, des attaches solides qui l’empêcheraient de mettre à nouveau sa tempe à la merci d’une arme assassine. Il fallait qu’il se marie !

Naomi avait tout de suite attiré son attention. Elle s’était dirigée vers lui et avait pris les choses en main. Il s’était laissé embarquer et en était heureux. Lucas souriait. Il était heureux. Ses copains s’empressèrent de le sortir de ses rêveries. Direction, la zone 4 et ses nombreux bars. De tournée en tournée, de boîtes de nuit en bars à striptease, il s’était retrouvé le lendemain matin dans une chambre d’hôtel entouré de deux jeunes demoiselles. Lucas était parti en voleur. Il ne se souvenait de rien et ne voulait se souvenir de rien. Naomi ne devait jamais savoir.

Quelques heures plus tôt et quelques 7 000 kms plus loin, Naomi et ses amies, après une journée de soins en institut de beauté décidèrent d’aller dîner en ville. Conversations de femmes, discussion sur le déroulement du mariage, un bon repas, quelques cocktails et verres de blanc. Elles décidèrent ensuite de terminer la fête en night-club. Naomi passait sa dernière soirée de célibataire avec elles, et elles devaient célébrer cet évènement : champagne s’il vous plaît ! Un serveur fut appelé. Naomi fut séduite. Après quelques coupes, elle ne pouvait s’empêcher de penser à s’accorder une dernière liberté avant le mariage. Elle avait prévu cette union jusque dans les moindres détails. Mais, elle n’avait jamais dessiné l’irrésistible serveur. « On ne vit qu’une fois ! » lança-t-elle en faisant promettre à ses copines de toujours que le secret ne sortirait jamais du groupe. Bouche cousue. Le lendemain, pendant que la folle bande se préparait à retourner sur Paris, Lucas reçut un coup de fil anonyme lui relatant l’écart de conduite de sa femme. Il n’y croyait pas et refusa d’en parler avec Naomi.

Elle était de retour à Abidjan avec sa belle robe et son beau sourire. Les préparatifs avaient bien avancé. Elle ne pensait plus au serveur et ne s’imaginait pas un  instant que son fiancé pouvait être au courant. C’était un secret et elle ne le lui dirait jamais. La veille du mariage elle avait reçu un coup de fil à son tour : « Samedi dernier, Lucas était au Butter avec 2 femmes qu’il embrassait et touchait en public ». Son sang ne fit qu’un tour ! Elle se rua dans le salon et questionna violemment Lucas. En guise de réponse, il lui sortit son incartade ibizienne. Naomi était livide ; Lucas atterré. « Mon chéri, mieux vaut repousser le mariage, nous ne sommes pas prêts ! ».

Lucas refusa net. Il voulait ce mariage. Il voulait cet enfant et cette famille qui le retiendraient à la vie. De toute façon tout était déjà payé et prêt. Comment allaient-ils expliquer cela aux parents ?  Naomi voulait elle voir son honneur bafoué ? Souhaitait-elle que son mari passe pour un cocu ? Etaler leur vie privée ? Il en était hors de question !

C’est ainsi que Naomi se retrouvait en ce samedi 9 juin 2000 à l’hôtel de ville pour un mariage qu’elle avait pensé et prévu dans les moindres détails. Le mariage était planifiable, les aléas autour non. Elle aurait dû être la femme la plus heureuse du monde mais elle ne l’était pas. Toutes ces turpitudes, ces actes non expliqués, ces envies non réfrénées ne se trouvaient pas dans l’album-mariage. Passé le mari beau et riche, les préparatifs excitants, le mariage luxueux et la jalousie créée chez les copines, elle se demandait pour la première fois si elle serait heureuse avec Lucas. Qui était-il ? Etait-ce bien raisonnable de se marier seulement 6 mois après une rencontre ? Naomi était perdue. Sa planification avait échoué. Que devait-elle faire ? Elle s’en voulait de ne pas avoir réfléchi à son bonheur et de l’avoir occulté de ses plans. Pouvait-elle aujourd’hui raisonnablement se marier ? Ni Lucas ni elle-même ne pouvait raisonnablement dire si dans un mois ou dans deux ans tout ceci ne se reproduirait pas : un verre de trop, une erreur, une aventure…

« Voulez-vous prendre M. DJEDJE Lucas ici présent comme époux ? – OUIIIIIIIIIII !! ». La salle était en ébullition. La fête fut extrêmement belle comme cela était prévu.

Naomi s’accommodait tant bien que mal de sa nouvelle vie d’épouse et de mère de famille. Après l’objectif mariage, elle n’avait plus rien en vue. Toute sa vie, pendant son enfance puis son adolescence, elle ne voyait qu’une seule chose au bout de la route : le mariage ! Ce Saint Graal obtenu, Naomi se sentait bien vide et fort triste. Comment allait-elle pouvoir meubler ses journées ? Elle avait démissionné de son emploi de créatrice de bijoux après le mariage et disposait de son temps à sa guise. Après deux tentatives de commerce qui périclitèrent, elle décida d’être femme au foyer et de concevoir un enfant. Enfin elle allait exaucer l’un des vœux les plus chers de son époux. Ce même jour, soit environ 10 mois après le mariage, elle reçut la visite d’une jeune femme. Elle tenait dans ses bras un adorable nouveau-né : le fils de Lucas. Ceci ne figurait dans aucune page de l’album.

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