jeudi 4 août 2011

Je ne peux pas

Mercredi 03/08. 22h18. Je viens de raccrocher le téléphone d’avec mon amie Karine. Au son de sa voix j’ai senti que quelque chose n’allait pas. « Freddy veut que j’avorte. Ebo, Freddy veut que j’avorte… ». J’étais restée muette quelques instants avant de reprendre mes esprits et de lui demander de tout me raconter dans le détail, depuis le début. Je ne la savais même pas enceinte, je ne m’en doutais absolument pas.

Karine est mon amie du lycée, à quelques différences près, nous avons eu le même parcours sentimental : sinueux, foireux et chaotique. Karine avait le cœur plus gros que les yeux, elle donnait et redonnait sans jamais espérer que ses passions et envies soient partagées. Elle offrait ses sentiments, son amour et son corps toujours sincèrement, toujours parce que c’était « le bon ». Karine était une sentimentale, une amoureuse comme j’aimais lui dire. Elle répétait les mêmes erreurs, s’amourachait toujours de celui qui n’était pas fait pour elle. Il lui fallait tomber 10 fois pour comprendre quand je me contentais d’une seule chute. Karine, l’amoureuse était allée de déception en déception, de rupture en abandon jusqu’à se retrouver un après-midi dans une infirmerie pour se faire libérer d’un poids, obéir aux désirs et aux ordres de l’homme marié qui l’avait « par erreur » mise enceinte. J’étais là, présente, à ses côtés. Après cette demi-journée passée entre des murs blancs et au milieu d’effluves d’alcool, nous nous étions naturellement rapprochées, gardiennes d’un lourd secret coupable et salvateur.

Karine avait effacé la séance de torture au bout de quelques semaines ; elle avait repris ses bonnes habitudes et était retombée amoureuse. D’histoire en histoire, de pilules oubliées en préservatifs qui éclatent, Karine commençait à croire que « l’opération » l’avait rendu stérile. Rapports à risque, aucune grossesse. Elle y pensait, m’en parlait de temps à autre puis passa à autre chose. Elle espérait que ce n’était pas vrai et effaça une fois de plus ses pensées gênantes de son esprit. De toute façon, l’heure n’était pas à la maternité : pas de relation amoureuse stable, pas de moyens financiers, même pas d’envie affirmée.

Il y a six ans, Karine fit la rencontre de Freddy : un vrai coup de foudre, rien de comparable aux précédents. J’étais d’accord avec elle : Freddy était différent du prototype Karine : posé, intègre et sincèrement attaché à elle. J’étais heureuse du bonheur de mon amoureuse. Après 6 mois, ils s’installaient ensemble et Karine se découvrit de réelles envies de maternité. Arrêt de la pilule et des moyens de contraception, la procédure de conception fut lancée. Deux ans plus tard, aucun  bébé et Freddy se posait des questions. Je conseillai alors à Karine de jouer la carte de la franchise et de tout lui avouer ; il avait le droit de savoir. C’est alors qu’elle lui avoua l’histoire avec l’homme  marié soldée par un avortement. Comme je l’avais espéré, Freddy fut très conciliant et d’un soutien sans mesure. Freddy aimait Karine, pas les enfants qu’elle pourrait lui offrir. Il l’aimait elle.  Plus complices que jamais, les tourtereaux vivaient pleinement leur vie de couple sans enfants profitant de leur jeunesse et de leur liberté : voyages, week-ends, sorties, projet immobilier… La dernière fois que nous nous étions vus, c’était à l’occasion des fêtes de fin d’année : ils étaient toujours aussi amoureux, heureux, optimistes et complices.

La crise socio-politique en Côte d’Ivoire et mes nouvelles fonctions, autant de choses qui nous avaient momentanément éloignées ces derniers mois. Pas le temps de se voir, des plannings qui ne collaient pas… J’en étais restée à la partie idyllique du film où tout se passe bien dans le meilleur des mondes. Karine m’avait confié qu’ils avaient vu un spécialiste et avaient bon espoir de voir leur rêve d’enfant se réaliser. Confiante et croyante, je la rassurai. Se souvenait elle de la chanson que nous aimions tant adolescentes ? Sonia Dersion fredonnait : « Et que tout amour nous vient de Dieu, et qu’en peu de temps  l’enfant viendra ». Nous aimions la mélodie, nous étions peu concernées par des paroles qui 15 ans après prennent tout leur sens. Elle était d’accord avec moi : « la vie est vraiment bizarre Ebo ! ».
C’est vrai, la vie nous joue de drôles de tours. Six mois après notre dernière discussion, beaucoup de choses avaient changé ; surtout dans la vie de Freddy.  Sa famille avait été très durement touchée par la guerre, maisons détruites, commerce pillé et brûlé, il avait perdu son emploi et devait maintenant  prendre en charge ses trois petits frères. Quand Karine lui avait annoncé qu’enfin elle était enceinte,  il avait répondu machinalement que le moment ne s’y prêtait pas et qu’ils auraient d’autres occasions :
-          Quand mon chéri ? Ça fait 6 ans…
-          Karine, tu sais ce que je traverse actuellement
-          Freddy, que veux-tu que je fasse ?
-          Je suis désolé, ce n’est pas possible.
-          Freddy, tu ne peux pas faire ça. On va trouver une solution.
-          J’ai déjà pris la décision Occupe t’en ce week-end et n’en parlons plus.

Karine m’avait tout de suite appelé :
-          Ebo, Freddy veut que j’avorte !
-          Explique-moi ce qui se passe ma puce
-          […]
-          Ebo stp, j’ai besoin du contact du médecin qui nous avait fait le curetage.
-          Je ne l’ai plus Karine. Je ne l’ai plus.
-          Ok je vais en trouver un autre. Stp pourras-tu venir avec moi ?
-          Karine tu es sure que c’est ce que tu veux. Attends au moins demain matin, je vais prendre ma matinée pour venir te voir. On doit discuter, on va trouver une solution ma chérie…
-          C’est la seule chose à faire et j’ai besoin de toi stp. Toi seule peux me comprendre.
-          Ok.

Ma chère puce, je suis persuadée que tu ne liras pas ce post et que tu ne comprendras pas pourquoi je ne te réponds pas. Je suis la seule à pouvoir te comprendre mais je ne te comprends pas. Je ne peux pas. J’ai fait la plus grosse erreur de ma vie il y a 12 ans en assassinant cet enfant et en t’encourageant à faire de même. Tu viens de recevoir la grâce d’être mère à nouveau. Je ne l’ai pas. Je pense que je ne l’aurai pas. Comme j’aurai aimé intervertir nos vies, nos ventres mais je ne peux pas. Je souffre de cet enfant que je n’ai pas et que je n’aurai pas. Je souffre de cet enfant que tu as et que tu n’auras pas. Je t’aime du plus profond de mon cœur mais je ne peux pas. Rien que d’écrire ce post j’en ai mal au ventre. Je ne peux pas.

Non, je ne peux pas.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire